on asphyxie

chronique montreuilloise
mardi 5 mai 2020

La Maison de l’Arbre-La Parole Errante, Comme vous emoi, Les instants chavirés, La Guillotine-Les Pianos, Folies d’encre, La Marbrerie, Le Chinois, Le Café La Pêche, Le théâtre des Roches, le théâtre de la Girandole, Faun, Salle Maria Casarès, L’Albatros, L’Art à palabres…
Marmoe, Taparole, Jazz Metis, Africolor, Montreuil Jazz Fest, Looping festival, Migrant’scène…
Céchèki, Chorale d’ici ou d’ailleurs, Montreuil-sous-Voix, Tarace Boulba…

Hier encore, ce poème était sur toutes les bouches. Il rassemblait les corps, il emplissait les yeux.

Hier, il y avait ces lieux, ces festivals, ces ateliers, ces groupes aux noms magiques – noms de pays qu’il suffit de prononcer pour éveiller en nous des images plus singulières que leur réalité même. Il y avait aussi, pour tout le monde, La Maison ouverte, la Maison populaire-Centre d’art, Le musée de l’histoire vivante, Le Centre Tignous d’art contemporain ( – oui, ce dessinateur qui s’est fait massacrer à Charlie Hebdo, c’était un montreuillois), douze librairies, des cafés associatifs, des cafés librairies, des éditeurs, six bibliothèques, qui sont aussi des lieux d’exposition, vingt maisons de quartier, un Conservatoire, un Centre dramatique national, des écoles d’art, une école du mime, et puis bien sûr, à deux pas d’ici, le cinéma Le Méliès, « Le plus grand cinéma d’Europe répondant aux trois labels Art et essai du CNC » (Télérama 20 septembre 2015), où nous les vieux, nous allions voir les meilleurs films pour 4 euros, comme les gosses. Et puis le 128 rue de Paris, où se tenaient chaque année le Salon du Livre de Jeunesse.

L’an dernier, ce sont 260 ateliers qui ont « ouvert leurs portes ». Et les 700 artistes qui ont alors présenté leur travail étaient loin de représenter la vaste communauté artistique établie ici : parmi nos amis plasticiens par exemple, plusieurs tenaient leur porte close ce jour-là.
Hier, vivaient ici de nombreux lieux de renommée internationale, et une multitude de petites structures. Entre le 1er janvier et le 20 décembre 2019, 1000 « évènements » culturels se sont inscrits sur l’agenda municipal.

Nombre de celles et ceux qui n’allaient nulle part, parce qu’ils n’ont pas un sou à dépenser, ou parce que cette culture n’était a priori pas la leur, étaient des acteurs culturels vitaux de cette ville-monde – de la Fédération des forgerons africains à l’Association des Femmes maliennes, aux associations latino-américaines, turques, maghrébines… on se transmettait des langues, des savoirs-faire, on accueillait des artistes. Et puis l’art et la culture venaient à tous, dans les musiques de rues, les bals, le street-art… à tous les enfants d’abord, à l’école ou aux centres aérés, dans les interventions d’artistes, les ateliers, les sorties scolaires.

Au delà des lieux, des évènements qui accueillaient le public, il y avait, il y a ces sociétés, fédérations, entreprises, métiers et sous-traitants de la culture, massivement implantés ici. Un grand nombre des artistes, des techniciens qui font vivre la culture au quotidien vivent sur place. Ils vont à leur travail à pied, à vélo.
– ils allaient, se retrouvaient…

Société des tubes de Montreuil, Distillerie Hémard-Pernod, Biscuiterie Gomard-La Basquaise, Ébénisterie Valeri, Scierie Guyot… Église Saint-Pierre Saint-Paul, Tribunal d’Instance, Parc Montreau, Rue Étienne Marcel, Hôtel de Ville, Station Robespierre, Station Mairie de Montreuil…

Aujourd’hui, il nous reste les quarante-neuf sites d’intérêt patrimonial de la ville, devant lesquels nous passons sans les voir, parce que nous vivons avec. Et puis la mémoire de cette ville où le cinéma est né, qui revivait hier au Méliès, dans les anciens studios Pathé-Albatros, devenus fabrique des arts et du spectacle, et dans tant d’autres lieux de création d’images. Pas de monuments, pas de touristes à Montreuil : on est ici pour vivre, pour travailler. Hier pourtant, certains s’y déplaçaient depuis la capitale, pour l’offre culturelle et la convivialité des quartiers.
Aujourd’hui, il nous reste les cris sourds que les habitants accrochent à leurs fenêtres, les airs que quelques-uns fredonnent à 20h. Les fresques vives ou tristes sur les murs, qui donnent à voir, parfois, un monde dont nous avions rêvé. Faibles échos de nos musiques, de nos scènes, de nos rencontres d’hier.
Il nous reste nos livres, nos CD, nos DVD, et ces liens intimes, confinés, qui génèrent des créations secrètes, éphémères, fragiles… Théâtres lilliputiens, musique en chambre, films de poche, écritures solipsistes.

– Mais tout le reste, absolument tout ce qui constitue non seulement une économie majeure de la ville, mais la liberté du quotidien, le sel de la vie, est à l’arrêt ici comme ailleurs – mais plus qu’ailleurs, parce qu’ici la culture est depuis longtemps une priorité politique, et qu’elle est une inter-culture, partagée entre mille cultures, comme dans la plupart des villes du 93.

« Infinie source d’oxygène », disait ce matin Isabelle Adjani*, signataire de l’une des deux pétitions qui circulent pour exiger la déclaration d’un état d’urgence culturel, et l’instauration d’une année blanche pour les intermittents.
C’est vrai : la culture était l’air que nous respirions, et nous asphyxions. Elle était notre lien. Et pour beaucoup, notre raison de vivre. Mieux partagée que le bon sens, la richesse, les croyances ou les opinions. Or ces voix qui se sont tues, ces musiques évanouies pourraient bien ne plus jamais résonner. Ces lieux fermés, ne plus jamais rouvrir. Autour de nous, quelques intermittents en contrat avec des compagnies subventionnées, ou avec la municipalité peuvent encore compter sur des droits au chômage partiel pendant quelques mois. Mais d’autres sont déjà étranglés, prêts à recourir aux aides jusqu’ici réservées aux plus démunis.

La précarité des travailleurs de la culture est un scandale comparable à celui des travailleurs de la santé honteusement mal payés, disait ce matin Stéphane Lissner, directeur général de l’Opéra de Paris. La culture est en danger de mort.***

En attendant, on se bat. Comme notre fille, Isabelle, à la Fédération Nationale des Écoles de cirque, basée à Montreuil, pour que ces écoles puissent survivre. Comme tous ces artistes qui continuent à faire des projets, à créer, et à rencontrer leurs publics, par tous les moyens possibles.

Espace Albatros

*Lettre d’intérieur, Augustin Trapenard, France inter, 5 mai
**Le Monde, 2 mai
***7-9 France inter, 5 mai.

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