chronique montreuilloise
dimanche 3 mai 2020
En revenant vers la pirogue, nos pieds s’enfonçaient dans le sable fin. Avant que je ne m’embarque, ma mère prononça la fatiha et me bénit : « Que la paix de Dieu t’accompagne! Va en paix! Que ton séjour se passe dans la paix, et reviens-nous ensuite avec la paix! » Comme je disais « Amîne! » elle pivota sur elle-même et reprit le chemin de la dune, marchant toute droite, sans se retourner une seule fois.
Amadou Hampâté Bâ, Amkoullel, l’enfant peul.
Ce n’est pas vers l’Europe que, de Koulikoro, s’en allait alors le jeune homme, mais vers Mopti sur le fleuve Niger, puis vers Ouagadougou. C’était au temps de l’AOF, l’Afrique-Occidentale française.
Hier matin, devant chez moi, passe un monsieur en grand boubou clair et petit calot blanc. Il me salue, je le salue, nous marchons côte à côte vers la place de l’église en échangeant quelques politesses. Tout de suite il me dit qu’il est venu du Mali. – Il y a longtemps ? – J’étais là avant Giscard, répond-il en riant!… Et je me dis, il avait à peine vingt ans en arrivant. Depuis tout ce temps, il fait des aller-retours au pays pour son travail, et là maintenant c’est fichu. – vous êtes bien installé à Montreuil? – Ca va. Je devine qu’il n’est pas satisfait de son sort. Quand on descend la rue de Romainville, on peut aussi bien venir des pavillons un peu plus haut, des grands ensembles derrière, ou du foyer de la rue Rochebrune. Sur la place, au moment de bifurquer dans deux directions opposées, je mets mon masque, et lui aussi.

Aujourd’hui devant le hangar de la rue Stalingrad, des banderoles : c’est le foyer qui a ouvert en catastrophe en novembre dernier, pour accueillir les anciens du foyer Bara, fermé pour insalubrité. 270 personnes au moins y vivent, dans des conditions indignes.** Depuis des mois, la presse pointe les risques sanitaires, et la municipalité, des associations s’impliquent. Quelques hommes sont là, dehors, silencieux. L’un d’eux vient vers moi. – Y a-t-il eu des malades, parmi vous ? – Non, personne, me dit-il. Nous avons tant souffert, tellement, nous ne risquons plus rien maintenant.

Je passe régulièrement devant le foyer de la rue Rochebrune ( – le 3 avril, je le décrivais déjà ici). Cet après-midi, une rumeur le précède : sur les trottoirs alentour, dans la cour, de très nombreux résidents s’activent. De grands sacs de riz sont empilés là. – Ce sont les Maliens qui font une distribution me dit, sans préciser davantage, un homme aussi affable que fatigué – il est 5h du soir, et c’est le ramadan. Il vit ici depuis 20 ans, avec d’autres Maliens, des Mauritaniens, des Sénégalais. Plus de mille personnes, entassées, pratiquement sans ressources depuis le début du confinement. Aujourd’hui, personne ne porte de masque, tout le monde se touche. – Vous n’avez pas peur d’être malade? – C’est la volonté de Dieu me répond-il. Et il répète : je n’ai jamais vu ça, jamais… et je ne peux pas rentrer chez moi.
Beaucoup ont compris que l’Eldorado européen n’existe pas. Des Sénégalais immigrés en Italie sont rentrés au plus fort de la crise. Ces sans-papiers ont pris le risque, sans garantie de pouvoir revenir. Ils ont considéré qu’il valait mieux pour eux d’être ici.
Felwine Sarr, Dakar, le 2 mai.
– Que savons-nous de cette Afrique de l’ouest si présente, ici, à Montreuil ? Depuis le début de la pandémie, dans les médias grand public, des noms évoquent une Afrique mythique – la mort de Pape Diouf, celle de Manu di Bongo (le même jour que celle d’Uderzo), celle de Tony Allen… Quelques reportages confortent l’image qu’on se fait de la misère là-bas (les enfants des rues), d’autres, nous surprennent (on a vu quelquefois au JT, des médecins des hôpitaux de Dakar nous expliquer leur usage de l’hydroxychloroquine). Les mesures prises au Sénégal par exemple sont rapidement mentionnées – couvre-feu sans confinement, fermeture des frontières – mais on voit, on lit et on entend peu d’analyses globales de la situation, de la Mauritanie au Burkina.
– Or, en Afrique de l’ouest, le désastre annoncé n’a pas eu lieu. Il n’arrivera peut-être pas. Au Sénégal, le 2 mai, on comptait 1024 cas de contamination et 9 morts du coronavirus. Pourtant,
Les prévisions des instances internationales sont alarmistes.
– Cela montre la persistance de l’afro-pessimisme, objecte Felwine Sarr. Les représentations négatives sur l’Afrique sont si ancrées qu’on ne prend même plus la peine de regarder la réalité… Oui, c’est un racisme structurel qui s’ignore.
Il est d’ailleurs intéressant de comparer le Sénégal aux Etats-Unis, deux pays ayant connu leur premier cas à peu près au même moment. La différence de propagation du virus et de réponse politique est frappante. Nous avons réagi rapidement, quand les Américains ont tergiversé…
Les Européens s’inquiètent pour nous, et nous nous inquiétons pour les Européens.

Je me tournai instinctivement pour regarder encore une fois ma mère. Le vent faisait flotter autour d’elle les pans de son boubou et soulevait son léger voile de tête. On aurait dit une libellule prête à s’envoler. Peu à peu sa silhouette élégante disparut derrière la dune, comme avalée par le sable. Avec elle disparaissait Amkoullel, et toute mon enfance.
Amadou Hampâté Bâ, Amkoullel, l’enfant peul.
**coronavirus : le 138 rue de Stalingrad à Montreuil, « une bombe sanitaire à retardement », France 3 région le 3 avril. https://france3-regions.francetvinfo.fr/paris-ile-de-france/seine-saint-denis/coronavirus-138-rue-stalingrad-montreuil-bombe-sanitaire-retardement-1811284.html
***Écrivain et économiste, Felwine Sarr est l’auteur avec Bénédicte Savoy du Rapport sur la restitution du patrimoine africain, à la demande d’E. Macron, en 2018. Entretien pour tv5monde, le 2 mai : https://information.tv5monde.com/afrique/coronavirus-les-europeens-s-inquietent-pour-nous-et-nous-nous-inquietons-pour-eux-estime
**** Sur le Sénégal :
– À Dakar, le covid 19 menace des enfants des rues. Libération, 13 avril
– Coronavirus : comment le Sénégal fait face à la pandémie, RFI 8 avril.
http://www.rfi.fr/fr/afrique/20200407-coronavirus-comment-le-sénégal-fait-face-à-la-
– Interview RFI – France 24 avec Macky Sall, Président du Sénégal, le 17 avril :
http://www.rfi.fr/fr/afrique/20200417-macky-sall-rfi-couvre-feu-%C3%A9largi-mais-pas-confinement-s%C3%A9n%C3%A9gal
– Le Monde Afrique a programmé des web-débats du 5 au 8 mai sur le thème Afrique, le jour d’après.