au bout de la terre

chronique montreuilloise
jeudi 30 avril 2020

Vers les docks où le poids et l’ennui – Me courbent le dos
Ils arrivent le ventre alourdi de fruits – Les bateaux

Emmenez-moi au bout de la terre
Emmenez-moi au pays des merveilles
Il me semble que la misère
Serait moins pénible au soleil

Certains soirs, depuis le début du confinement, nos voisins des grands immeubles chantent à pleins poumons cette chanson de Charles Aznavour : ce n’est pas le cri d’un docker du Nord sous un ciel toujours gris, mais celui d’une tribu de confinés.

Il fut un temps où, ici même, on allait à pied, à cheval ou en carriole sur des chemins vicinaux : sur ce chemin de Grande Communication qui mène de Drancy à Choisy-le-Roi, je savais que j’étais exactement à 700 mètres du Fort de Noisy, et à 1,4 km de l’église de Montreuil-sous-Bois. Je savais où j’étais et, le plus souvent, j’y demeurais. J’étais ici, et maintenant. Quelque part entre mon jardin, mon logis et mon atelier, dans ce paysage mi-rural, mi-industriel qui s’étendait jusqu’aux fortifications de la capitale, jusqu’à la Zone.

Nulle image au bord du chemin ne me faisait croire alors que j’étais ailleurs, ou hier, ou demain. Mais quelques uns parmi nous, amoureux de cartes et d’estampes, de chansons ou de romans, s’évadaient en imagination.
Les murailles grises qui poussaient ici et là se sont élevées, elles se sont rejointes, enfermant Paris dans des cercles toujours plus larges, toujours plus infranchissables de banlieues, de cités et de no man’s lands – de routes, d’autoroutes et de transports en commun. Confinant tant et tant les gens du ban – gens d’ici ou d’ailleurs, de Bretagne, de Calabre ou d’Algarve, qu’ils ont voulu en sortir eux aussi – comme les autres, de leurs prisons dorées de la ville ou des champs. – Alors, dès que nous avons pu, nous sommes partis – Nationale 7, puis au bout de la terre même, les plus vieux surtout, par charters entiers, avec leurs économies de toute une vie. Les plus petits aussi – la ville a de belles colos, et même des classes vertes, avec un peu de chance on peut en profiter. Ceux du bout de la terre venaient ici, de plus en plus nombreux, s’enfermer avec nous – plus étroitement que nous. Parfois ils repartaient, lestés de cadeaux, et parfois revenaient, lourds souvent de dettes et de nostalgie.
Nous ne partions pas tous, tant s’en faut. Et la ville, la cité étaient si arides, si étouffantes, que même ceux qui partaient rêvaient de repartir. D’être demain, ailleurs. Et parfois d’être hier, ici.
La ville changeait sans cesse. De grands travaux montraient ce que serait l’avenir, et nous en rêvions. Dans les rues, des peintres faisaient briller les couleurs du pays des merveilles – et nous en rêvions davantage encore. Il y avait des gens qui gardaient précieusement les traces d’hier sur leurs murs, d’autres qui faisaient pousser de petits paradis exotiques au pied des usines. D’autres encore, qui faisaient d’un carré de verdure au milieu de leur cité, un jardin extraordinaire. Parfois, nous nous évadions vraiment : le grand platane de la crèche Myriam Makeba devenait un noble fromager, et la ruchaliv du terrain de sport, un abri pour les rêves de nos enfants.

On nous dit depuis hier, que bientôt nous pourrons circuler dans un rayon de 100 km. Mais aujourd’hui, nous savons bien que nous voici revenus de tous nos voyages, et pour longtemps. Rivés au voyage immobile, au parcours troublant des non-lieux qui nous tiennent lieu de lieu. À la chambre ou au jardin dans lesquels certains, certaines, ont un jour choisi de s’enfermer. Aux souvenirs du temps où, partis si loin, parfois, on rêvait de revenir.

Ô que ma quille éclate! Ô que j’aille à la mer !
Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Arthur Rimbaud, Le bateau ivre

Photographies:
1 – plaque de rue ancienne, rue de Romainville
2 – affichage sur le pont du futur T1, enseigne d’un ancien studio photo, quartier Croix de Chavaux
3 – décors peints, quartier Croix de Chavaux
4 – jardin partagé La forêt enchantée, bd. Aristide Briand,
5 – jardin zen devant la zone industrielle Mozinor, porte dans le quartier Paul Signac
6 – crèche Myriam Makeba, ruchaliv quartie Colonel Fabien


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