chronique montreuilloise
dimanche 26 avril
Un mourant qui comptait plus de cent ans de vie
Se plaignait à la Mort que précipitamment
Elle le contraignait de partir tout à l’heure
Sans qu’il ait fait son testament.
– Vieillard, lui dit la Mort, je ne t’ai point surpris.
Il n’importe à la république
Que tu fasses ton testament.
...Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.
La Fontaine, Fables, Livre 8, « La mort et le mourant. »
Les statistiques du Covid-19 sont formelles : plus on est vieux, plus on risque de mourir.
https://fr.statista.com/statistiques/1104103/victimes-coronavirus-age-france/
Occasion pour certains de nous rappeler que mourir quand on est vieux, c’est le cours naturel des choses. Nous étions mortels avant le coronavirus, nous le serons après…. Pourquoi devrais-je porter le deuil exclusivement des morts du coronavirus, dont la moyenne d’âge est de 81 ans ? (André Comte-Sponville, philosophe, le 14 avril sur France inter.) Que la priorité, c’est de ne pas réduire la vie (bios, expérience) à la vie organique (zôè), de sauver notre vie intérieure, pour faire de nous des « survivants » positifs – des êtres capables d’approuver la vie jusque dans la mort (Julia Kristeva, auteure et psychanalyste, ce matin sur France inter). Et plus généralement, que philosopher, c’est apprendre à mourir (Montaigne).
– La Mort avait raison. Je voudrais qu’à cet âge
On sortit de la vie ainsi que d’un banquet...
Mon amie Myriam, confrontée quotidiennement à cette question depuis des semaines, au chevet de Jean-Louis (son beau-père), se demande s’il n’y aurait pas une manière de vivre qui préparerait la fin (sans que ce soit une injonction morale, plutôt l’ouverture à une vie plus vaste que celle enfermée dans le bocal d’un « moi »). Et si être capable d’accueillir la mort du petit « moi » jusque dans la vibration la plus vivement vivante, ce ne serait pas cela, in fine, véritablement vivre ? *
Début janvier 2020, le centre de santé Savattero s’est installé dans des locaux flambant neufs de la tour Altaïs, place Aimé Césaire, en plein centre de Montreuil.
Nous accueillons tout le monde ici, dont environ 25% de bénéficiaires de l’aide médicale d’Etat et de la couverture maladie universelle, dit P.-E. Manuellan, médecin directeur de ce centre, le 3 avril. Tout le monde n’est pas égal face à la maladie. Dans l’un des départements les plus pauvres de France, nous n’avons pas attendu le Covid-19 pour le savoir. Et le 4 avril, la coordinatrice du centre de santé de la cité des Francs-Moisins à Saint-Denis : l’épidémie va être exacerbée dans les quartiers populaires où des inégalités existent déjà.
Le 2 avril, le directeur général de la santé annonçait un taux de surmortalité élevé en Seine Saint-Denis. Et l’INSEE, une hausse de 63% des décès entre le 14 et le 27 mars (de 32% à Paris).
Dans le 93, en 2017, il y avait 54,6 médecins pour 100 000 habitants (71,7 en Ile de France). Un généraliste peut y voir aujourd’hui jusqu’à 70 patients par jour (40 à 50 avant le Covid). Il y a ici 3 fois moins de lits de réanimation qu’à Paris. Début avril, les hôpitaux étaient dépassés, contraints de renvoyer chez elles des personnes contaminées pour libérer des lits.
À Montreuil, 26% de la population vit au dessous du seuil de pauvreté. 43% à La Courneuve. Depuis plusieurs semaines, les associations et les municipalités tentent de nourrir les plus démunis, de plus en plus nombreux, qui sont aussi les plus fragiles. Avant-hier, actu.fr Seine Saint-Denis titrait : Coronavirus. « Misère extrême », « Émeutes de la faim »… la précarité se renforce en Seine Saint-Denis.
Matthias Wagron, Chef urgentiste, Huffington Post, 22 avril.
En Seine Saint-Denis, « on se sent démunis », Libération, 3 avril
Coronavirus : en Seine Saint-Denis, une mortalité « exceptionnelle ». Le Figaro-AFP, 4 avril



